Histoire et Patrimoine

Nous vous proposerons sur cette page les résultats de notre travail de collecte, de nos recherches et de nos innovations. Puissent-ils continuer à nourrir le patrimoine vivant des tisserandes et des tisserands.

Il existe, dans la ville de Lalibela, en Éthiopie, une très ancienne église soutenue par un immense pilier dont la légende raconte qu’il fut édifié par les anges. Pour cacher cet objet sacré aux yeux des humains, la population l’a enveloppé dès sa création dans de très grandes pièces de tissu. Lorsque ces tissus commencent à s’user, on les recouvre d’autres pièces de tissu, et ainsi depuis des centaines d’années…

On ne saurait mieux symboliser l’histoire du textile en général et celle du tissage en particulier, un art dont l’origine se perd dans la nuit des temps mais dont les objets – vêtements, ornements, tapis, sacs, voiles de bâteaux, toiles de tentes pour nos ancêtres nomades… – disparaissent extrêmement vite à l’échelle de notre histoire.

Ingénieux entrelacements de fils continus eux-mêmes produits par la main de l’homme, ils ne sont généralement pas tant conçus pour traverser les siècles que pour un usage quotidien, au plus près de nos corps et de nos existences, et les conditions naturelles favorables à la conservation de ces étoffes, toujours en matières organiques, sont si rares qu’il serait même difficile d’en faire l’histoire si quelques-uns des outils servant à les fabriquer, quelques contes, quelques images rupestres ne nous étaient pas parvenus. L’existence même de nos livres – du latin liber, partie fibreuse du végétal utilisée pour le filage – semble donc avoir un lien assez intime avec celle de nos métiers à tisser.

Le tissage artisanal est aujourd’hui discret, renaissant. Pour preuve, il n’existe pas en France de brevet de métier d’art de cette profession. Et pourtant nous sommes là, à vous écrire ces lignes (du latin linea, « fil de lin »). L’histoire et le patrimoine lointain existent, subsistent, par la mémoire des tourbières, des fonds de lacs argileux, des glaciers ou des mémoires humaines.

Mais avant d’aborder ce qu’archéologues et historiens peuvent nous en dire, ayons donc une pensée pour la quantité formidable de tapis ornés, d’habits somptueux, de ceintures colorées… dont le temps nous a privé, autant de merveilles que racontent quelquefois les textes de nos aïeux sous toutes les latitudes (du latin textus, « tissé »).

C’est sans doute au terme d’un de ces voyages imaginaires que le spécialiste Jacques Anquetil en vint à nous proposer, il y a une cinquantaine d’années, sa vision des tout premiers gestes tisserands :

« Un jour, à une date inconnue, aux environs de 8000 ans avant J.-C., en un lieu situé en Haute-Mésopotamie, sans doute dans des tribus nomades, naquit le premier tissu de fibres végétales, à l’imitation probable de celles du palmier qui s’entrecroisent et sont la représentation parfaite d’un tissu avec sa chaîne et sa trame.

Dès qu’il y eut un dispositif de fils tendus parallèlement et verticalement sur un cadre de bois (chaîne) et un outil primitif pour y glisser perpendiculairement un autre fil appelé trame, le métier à tisser fut créé. » *

Jusqu’à preuve du contraire, l’humain serait le seul animal à s’envelopper sous presque toutes les latitudes de ces sortes de secondes peaux manufacturées, qui pour avoir plus chaud, qui pour être plus beau ou revêtir ce faisant quelque code culturel. Des Dogons aux Incas, en passant par la Chine ou la Grèce antique, le tissage est d’ailleurs présent dans la plupart des mythes qui fondent nos cultures. De nombreux mythes cosmogoniques notamment, car « tisser signifie aussi créer, faire sortir de sa propre substance – tout comme fait l’araignée qui bâtit sa toile d’elle-même » (Mircea Eliade, cité par Anquetil).

Si d’autres techniques comparables comme le tressage, le sprang, le maillage (tricot, crochet) ont pu concurrencer le tissage, ce dernier reste toutefois majoritaire à l’échelle de nos industries textiles globalisées.

* Le Tissage, éd. Chêne, 1977. Si la recherche historique a beaucoup enrichi, complété ou parfois remis en question les propos d’Anquetil, son œuvre considérable reste encore valable en bonne partie. On émettra toutefois une réserve sur l’existence d’une supposée proto-navette contemporaine des tous premiers métiers à tisser, le passage de la trame à la main étant encore une pratique courante chez les Berbères ou les Maoris.

Quelques repères :

Préhistoires

Si le paléolithique supérieur nous a laissé quelques étoffes cordées, les premiers tissus positivement palpables découverts en Europe (lac de Zurich, notamment) datent du Néolithique (entre 6000 ans et 2500 ans av. J.-C. environ). Citons également, pour leur beauté, les vêtements tissés et brochés figurés sur les magnifiques stèles du « Petit Chasseur » (Sion, Valais, Suisse), datées de 2500 ans av. J.-C.

Le plus ancien tissu trouvé en France (six fils par centimètre), contemporain desdites stèles, a été retrouvé sur le site de Charavines (lac de Paladru, dans l’Isère).

La présence de lisières de début laisse penser à un artisanat déjà parfaitement maîtrisé. Ces tissus seraient d’ailleurs l’aboutissement de techniques beaucoup plus anciennes ne faisant pas encore usage de fils continus mais utilisant des fibres naturelles relativement peu transformées (vannerie, sparterie…).

On sait que les civilisations égyptienne et mésopotamienne pratiquaient vers 5000 ans av. J.-C. le tissage sur métiers horizontaux au sol, sans ensouple. Les métiers verticaux arriveront quelques millénaires plus tard : métiers à pesons vers 3000 ans av. J.-C. pour la Mésopotamie et en Europe, métiers à ensouple vers 2500 ans av. J.-C. pour l’Égypte.

Parallèlement aux pesons retrouvés dès le Néolithique en Europe de l’Ouest et en Suisse, on peut admirer sur les parois gravées du Val Camonica (Italie) la plus ancienne représentation européenne connue d’un métier vertical à poids, datée de l’âge du bronze (2500 à 800 ans av. J.-C. Environ).

Proto-Histoire et Antiquité : le temps des Celtes

C’est à la transition entre l’âge du fer et l’âge du bronze, vers 800 ans av. J.-C., que l’Europe de l’ouest connaîtra une évolution majeure de l’artisanat textile, notamment sous l’influence des Celtes, en provenance d’Anatolie.

Jusqu’alors, par la force des choses, la mode était en Europe (nord-ouest) à la toile de laine brune (seule couleur disponible sur le dos des races endogènes de mouflons et moutons, type Soay) et de lin. Le début de l’âge du fer sera ainsi le théâtre de trois évolutions majeures :

1° Introduction de races de moutons anatoliens à laine blanche, plus longue et plus fine, rendant possible une très grande variété de couleurs par teinture.

2° Cette nouvelle laine favorise le développement des armures sergées (dont chevrons et losanges) sur métiers verticaux à pesons avec trois à quatre barres de lisses.

3° Introduction du chanvre textile.

De là, la création de tissus dits « écossais » que les Gaulois développèrent à un haut degré de raffinement parfois jusqu’à vingt fils par centimètre chez les aristocrates celtes et dont la production ne s’est maintenue à large échelle que dans le nord de l’Écosse, conséquence des invasions militaires et industrielles romaines.

Moyen-Âge

Si l’on a retrouvé en France des vestiges de métiers à pédales à fosse datés du premier siècle de notre ère – dont l’invention remonte au tissage de la soie chinoise déjà très développé deux ou trois siècles avant l’ère chrétienne – le métier vertical à pesons sera progressivement remplacé en Europe par le métier vertical à ensouples et par le métier horizontal « à poutres ». Ce n’est donc qu’au Moyen-Âge « central » (XIe au XIIIe siècles) que va se généraliser l’usage du métier à tisser à pédales à charpente, dont les plus anciennes traces connues (XIe s.) en France ont, là encore, été découvertes à Charavines-Colletière au bord du lac de Paladru (38), là encore.

Dernières évolutions

C’est au milieu du XVIIIe s. que les dernières évolutions techniques majeures du tissage artisanal sont mises en oeuvre, avec tout d’abord l’invention de la navette volante propulsée par un lance-navette, conçue par l’anglais John Kay (1704-1779), et qui fut une cause majeure de la première révolution industrielle.

Cette invention fut suivie de près (1801) par celle du métier à mécanique Jacquard, du nom de son concepteur (Joseph-Marie de prénom), secondé par le menuisier Jean-Antoine Breton : utilisation de cartes perforées pour une programmation de la prise (ou levée) individuelle des fils de chaîne.

On peut donc constater que le tissage artisanal, comme principal mode de production des étoffes utilisées par l’humain, connut une certaine vogue au moins entre le début de l’ère néolithique et 1914, date à partir de laquelle un très grand nombre de tisserands – quasiment tous des hommes – périrent à la guerre. L’industrie textile mécanisée prit ensuite un essor inédit particulièrement funeste pour le tissage traditionnel, essor fondé aujourd’hui encore sur l’idée d’une abondance infinie des ressources terrestres et favorisé par les conditions de travail fort peu enviables d’une main d’oeuvre essentiellement féminine et asiatique.

C’est donc surtout grâce à l’abnégation de tisserandes et de tisserands amateurs que ce savoir-faire a pu vaillamment perdurer ces cent dernière années – à petite échelle, certes, mais avec un réel dévouement pour “temps du faire”, l’objet vivant et la joie des liens qui se tissent.

L’association Tisserandes et Tisserands de France, qui voit le jour en 2024 sous l’impulsion du Syndicat Professionnel des Tisserands de Bretagne est la toute première association fédératrice de la profession à l’échelle nationale et se félicite de promouvoir le tissage comme un savoir-faire d’avenir et déjà plusieurs fois millénaire…

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